13/01/2018

Blueberry (expliqué par Sfar)

Blueberry, Joan Sfar, Charlier, Christophe Blain, Jijé, Jean Giraud

Blueberry revient? Oui, mais pas tout de suite! On attend avec (selon les éditorialistes) grande impatience ou effroi / stupeur / tremblements le prochain diptyque de Joan Sfar (au scénario) et Christophe Blain (au dessin). Ce qui est clair c'est que ce ne sera pas la même approche que pour les nombreuses reprises tatillonnes, besogneuses et parfois sclérosées de Blake et Mortimer. C'est ce u'on appelle donc une profaçon. Voici ce que nous dit Joan Sfar au sujet de ce livre:

Bonjour ! Christophe Blain et moi-même voudrions apporter quelques précisions au sujet de Blueberry car l’annonce publiée hier par L’Express a pu donner lieu à des contresens.

Notre album n’a pas de titre pour l’instant. Il n’a jamais été question qu’il s’appelle DUST.

D’où vient ce projet ? Comme beaucoup d’auteurs de notre génération, nous avons toujours dit notre dévotion pour Jean Giraud, ses inventions, son génie et ses personnages. Pour ma part, ayant découvert Jean-Michel Charlier en même temps qu’Alexandre Dumas j’ai passé toute mon enfance à les confondre. Nous n’avons jamais eu la chance de rencontrer Charlier autrement que par ses œuvres, mais notre relation avec Jean Giraud était ancienne est a été déterminante dans la construction de l’album sur lequel nous travaillons. Jean avait écrit une préface pour Le Chat du Rabbin. Puis nous nous étions revus pour réfléchir à ce qu’on pourrait faire ensemble, sans décider vraiment si ça prendrait la forme de films, d’animation ou de livres. Par la suite il nous a invités dans son atelier, Christophe et moi, pour nous montrer des pages d’un Blueberry en cours. Puis il a proposé qu’on fasse du Blueberry. Il souhaitait écrire pour Christophe. Ils sont partis sur de grandes rêveries sur la façon dont Blueberry pourrait vieillir, sur comment le confronter au XXe siècle. Moi je les regardais. J’avais dans la même pièce mes deux dessinateurs favoris, Jean Giraud et Christophe Blain, et je rêvais de ce que pourrait être leur création. Bien entendu c’était Jean le maître et Christophe l’élève, mais il y avait une fascination réciproque et sans cesse revivifiée pendant de longues années. Puis à chaque fois qu’on se revoyait on parlait de faire des choses ensemble mais ça restait du rêve. Cette envie a conduit Christophe à faire sa série de bandes dessinées GUS qui est toute entière une lettre d’amour au western en général et à Blueberry en particulier.

Puis Casterman nous a engagés pour écrire et dessiner un Corto Maltese. Nous avons écrit et dessiné des pages. On nous a dit que notre travail était « trop personnel » et que de toute façon les ayant-droits s’étaient déjà engagés avec une autre équipe. 

Et Christophe et moi sommes restés avec notre envie de faire une bande dessinée d’aventure ensemble, moins comique que nos autres livres. Nous avons envie de nous mesurer à un récit intense, au premier degré, avec au centre un grand mythe.

Quelqu’un chez Dargaud a dû se rappeler de tout ça et nous a proposé de travailler sur Blueberry. Nous avons dit oui à condition de ne jamais copier Charlier ou Giraud et de travailler librement.

Voilà. Ce projet était dans l’air depuis longtemps et ni Christophe ni moi ne croyions qu’il deviendrait vrai. Pour nous c’est un rêve, c’est aussi une immense responsabilité car nous sommes lecteurs avant tout. Et nous allons faire de notre mieux, avec au cœur l’admiration pour Charlier et Giraud, et aussi l’envie de rendre heureux les lecteurs qui aiment ces personnages. Personne n’est jamais à la hauteur de rien, on ne se permettrait jamais de se comparer à Charlier ou Giraud, mais nous ne sommes pas là pour les copier. Nous souhaitons faire des albums vivants et pertinents, avec nos moyens.

Pour revenir sur un sujet que j’ai déjà beaucoup abordé, oui, je crois qu’il faut garder les mythes vivants, à condition de ne pas enfanter des clones. Mon travail a toujours tourné autour des totems qui nous rassemblent et créent un terreau culturel commun. Lorsque j’ai travaillé sur Gainsbourg ou sur Le Petit Prince ou sur Romain Gary, Chagall, Brassens, Dali ou Japrisot, je ne me suis jamais cru aussi fort que ces modèles. Je souhaitais juste dialoguer avec eux, les inviter dans le débat. « pour qui tu te prends ? » c’est une phrase que j’ai entendue pour la première fois lorsqu’il a été question de faire un film sur Gainsbourg. La seule réponse valable est « pour quelqu’un qui aimait cet artiste et qui souhaite dialoguer avec lui » .

En ce qui concerne les reprises de personnages classiques de bandes dessinées, c’est une histoire qui remonte à très loin pour moi. J’en ai déjà parlé à maintes reprises mais avant la sortie du Blake et Mortimer de Van Hamme et Ted Benoît je travaillais déjà sur un Blake et Mortimer…avec David B ! Puis il y a eu un projet de Blake et Mortimer avec Emile Bravo. Puis il y a eu DEUX projets de films sur Blake et Mortimer et pour finir un projet d’albums de Blake et Mortimer avec Mathieu Sapin, qui avait été accepté et que nous avons renoncé à faire pour des raisons d’emploi du temps. Et, Jose Luis Munuera le rappelait hier, nous avons présenté à Dargaud il y a près de trente ans un album d’aventures de Red Neck et Mc Clure, les accolytes de Blueberry. C’est tout ? Non. Il y a eu ce dîner mythique où on a proposé à Tardi et moi de travailler sur un Tintin, en sachant que ça n’aboutirait pas, que les ayant-droits diraient non puisque Hergé n’aurait jamais voulu, mais tout de même on pouvait essayer. (nous avons dit non dès la fin du dîner ) 

Ma position là-dessus ? Toujours la même depuis trente ans. La même que Pratt lorsqu’on l’interroge sur une possible reprise de Corto Maltese : oui si les auteurs parlent par leur propre voix et ne copient pas. Pratt disait que la meilleure reprise de Batman était celle de Frank Miller car il n’a jamais cherché à copier les générations précédentes d’auteurs.

Lorsqu’on interrogeait Hugo Pratt sur la renommée d’un auteur, il disait que les noms disparaissent mais que les personnages durent. Et qu’il y a une chaîne ininterrompue d’auteurs qui font évoluer une pratique et un style. Jijé est présent derrière chaque trait de pinceau de Giraud ou Will ou Mézières. Caniff apparaît derrière chaque case de Pratt ou Munoz.

Faut-il que les personnages survivent à leurs auteurs ? Oui si les auteurs l’ont souhaité et si les nouvelles aventures ne sont pas des copies. Et oui si c’est pertinent.

Blueberry a évolué depuis sa création avec en miroir le vrai monde, et aussi l’histoire du cinéma auquel il fait des références constantes. Faire un Blueberry aujourd’hui, c’est s’interroger sur l’endroit où on se trouve par rapport au héros qui s’en sort à coups de flingues et par rapport au western. Rien de plus politique à nos yeux. Rien de plus pertinent, selon nous, pour parler conjointement de l’héroïsme en bandes dessinées et au cinéma. Blueberry n’est pas un mythe comme les autres. C’est LE héros de bande dessinée réaliste. Comme ni Christophe ni moi ne savons ce que c’est, le réalisme, et comme Giraud nous disait « la seule différence entre l’appareil photographique et nous, c’est que l’appareil photo, ce con là, il y arrive, tandis que nous, on se plante à chaque dessin, et c’est ça qui crée la magie », comme il nous disait ça, nous nous sentons autorisés, honorés, et nous faisons de notre mieux.

Mille mercis pour tous les messages d’encouragements reçus depuis l’annonce de cet album. Nous sommes désolés de lire aussi d’inévitables messages de rage, la parole est une chose précieuse et la façon dont en usent certains de nos contemporains est parfois triste. Dans son Journal, Delacroix parlait de « ces gardiens du temple dont la principale fonction est d’en interdire l’entrée ». C’est comme ça. De notre côté, nous tentons de faire le meilleur Blueberry possible, et nous espérons que vous aimerez le résultat. 

Bonne année

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